DIVAGATIONS D’UN BIKER AU MILIEU DES STEPPES

Arrivé à Altay, il fallait que je trouve de la graisse, mes 2 bombes de lubrifiant étant vides. Dans les villes où je suis allé, à la périphérie, il y a des containers 20 pieds jumelés. Si tu veux trouver un truc un peu spécial, c’est là où il faut se rendre. C’est pareil à Altay, après l’acquisition de 2 tubes de graisse, je démonte la roue avant sur un trottoir ; le diagnostic est indubitable : la roue enquillée dans le moyeu (en téflon je pense) est rongée et n’est plus capable de s’engrener avec la visse sans fin reliée à la gaine du compteur. Peu importe, ça ne m’empêchera pas de rouler. Coté navigation, fini les conneries, je m’organise, comme pour le traçage d’un itinéraire maritime ; je sélectionne des points de passage sur la carte, définit les coordonnées et les enregistre ( ways points) dans mon GPS (Garmin Foretrex 401). Bastian m’a dit qu’après Altay, vers Oulan Bator, la route était quasiment revêtue de bitume tout du long excepté entre Altay et Bayankhongor. Oulgui, un mongol croisé sur Khvod m’avait conseillé de partir vers le nord pour éviter une monotonie du paysage. Thomas m’avait transmis la même information.

D’une je n’étais pas venu là pour rouler sur un billard, et de deux, l’idée d’aller vers le nord m’enthousiasmait, l’itinéraire du sud me semblant « classique » et ennuyeux. Alors je mets le cap vers Moron ; plus de 600 km de pistes m’attendent. Au fur et à mesure où j’avance, je me rends compte que je commence à pas trop mal gérer la moto en off road. Ayant une visibilité de plusieurs km de chaque coté, idem devant moi, l’absence de circulation, l’inexistence de flics et en considérant les protections que je portais, je me suis lâché. Telle une balle, je fuse, nuage de poussières au cul, le bruit des bitards percutant le sabot alu, dans une exaltation égoïste et personnelle, je cherche la sensation. Et puis la Flamme est là, je la sens, elle a subitement commencé à me monter des orteils, en passant par le torse pour envahir mon cœur jusqu’à me brûler la cervelle. Alors j’allume sévère, à chaque courbe le K 60 croche, dérape puis reprend de l’adhérence, au sommet de certaines côtes les 2 roues de la machine décollent du sol, le bi cylindre me montre ses capacités… J’évite de descendre à moins de 5000 trs/min, dès que y a moyen je tombe un rapport, il faut que ça pousse, les pistons me raisonnent dans le corps ; rien à secouer, j’envoie la sauce, ça fait partie du voyage et je ne suis pas près à laisser une seule miette au chien. Les yeux rivés droit devant, j’en jette un de temps en temps sur le Foretrex ; je navigue sur terre à la marine, le ressenti est saisissant. Souvent, je sors de la piste pour tracer tout azimut vers le prochain way point, je traverse la steppe en atteignant par moment plus de 100 km/h, à cette vitesse, sur ce terrain, ce n’est pas un guidon que t’as dans les pognes, mais un marteau piqueur. J’exécute les conseils de mon pote Bruno (professionnel d’enduro), je garde « le filet de gaz » constamment et fais gaffe « aux coups de raquette »… Je bombarde jusqu’à avoir les bras tétanisés ; il faut le reconnaître, la Reine du Désert* tolère pas mal de mes erreurs de pilotage. Oh, certes, je dois être très loin des performances des compétiteurs du Paris Dakar mais quel plaisir, quelles sensations, putain de sa race, j’en frissonne encore en écrivant ces lignes… Avec mes 15 litres de « 92 » dans le dos et le paysage désertique, j’ai l’impression d’être dans Mad Max ; je suis l’aigle de la route, derrière chaque colline, je m’attends à que cette raclure de flic de Max pointe le bout de son tarbouif pour me prendre en chasse… De la même manière que, la vie ne peut naître sans eau, pour tourner un moteur nécessite de l’huile, j’aurais toujours besoin de ça pour vivre ; fricoter avec la rupture, sentir la brèche, repousser les limites, sentir ma vie dans mes mains… La moto n’étant, ici, qu’un accessoire. Evidement, j’ai trouvé l’adrénaline mais les frayeurs aussi ; le danger est bien réel, je pense, peut être maîtriser la machine, mais d’aucune manière je ne contrôle la Flamme. Elle m’habite, s’emballe parfois comme lors de ce trajet ; aucune drogue n’est à la hauteur de la transe qu’elle peut me procurer… Enivré, je poursuis ma frénésie à bloc, puis les éléments et la faune viennent se mêler harmonieusement au trip ; un gigantesque rapace me suit durant des heures, est-il là pour veiller sur moi ou attend t-il que je me crash pour me dévorer ? Les rongeurs foisonnent dans le secteur, ils traversent tous au dernier instant devant la roue avant… Puis, particulièrement à l’aube ou au crépuscule, le soleil se joint à la partie, en se cachant derrière les montagnes, il offre un jeu d’ombres et de lumières sensationnel, digne du spectacle du rayon vert apercevable dans le Canal du Mozambique. L’immensité du paysage qui défile me rappelle l’Océan ; j’éprouve le même sentiment qu’au large, celui d’être un grain de sable au milieu d’un nuage de poussières, livré à la merci de l’élément. Les premiers mélèzes et sapins se dressent, ils se multiplient, bientôt ils formeront de vastes forêts de conifères clairsemées de lacs ; ainsi, nous arrivons dans la Taïga…

 

*Surnom qui a été donné à l’Africa Twin

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Dépose de la roue avant

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Roue engrenée avec la visse sans fin rongée

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Mécanisme du moyeu

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La steppe

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47°12’903 »N 096°47’837″E

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La taïga apparaît

ERREUR DE NAVIGATION

Le soleil est parti se coucher, l’asphalte s’arrête environ 250 bornes plus loin que le lieu de rencontre avec Thomas, mon compteur (ni vitesse, ni kilométrage) m’a lâché en chemin. Alors je décide de monter le camp ici. Je verrais cette histoire de compteur demain. Je suis dans le désert ; le sol est aride, le terrain est caillouteux, l’air est sec, la température descend simultanément à l’avancée de la nuit. La lumière des étoiles est intense, la voix lactée se dénude, elle laisse deviner ses formes et brille de toutes ses forces. Les collines ceinturent le site, le silence est absolu, pas même une pétole fait son apparition. L’atmosphère est très particulière ; puis au bout d’une heure, je balance un peu de son, plusieurs scorpions déboulent les uns après les autres. Alors histoire de mettre un peu d’animation, je tente d’organiser des combats entre araignées et scorpions dans une boîte de sardines, le(a) vainqueur(e) remportant un insecte agonisant récupéré sur la grille de protection de phares de la moto…

Quand tu choisis de réaliser ce genre de trip, il y a bien des motivations, l’une d’entre elles pouvant être la fuite du concept occidental consistant à acquérir des biens matériels, à toujours consommer plus, à chercher la richesse financière, à l’aspiration de posséder davantage… Mais paradoxalement, dans ce genre de situation tu as plus que jamais besoin de ton matériel ; tu en es dépendant. Alors tout doit être parfaitement organisé : chaque outil, chaque ustensile, chaque instrument doit avoir son propre emplacement. A partir de là, il faut être rigoureux, je me serre d’une affaire, je la repositionne à sa place dès que la besogne est achevée. J’essaye de ne rien négliger ; chaque matin nettoyage de la chaîne à l’essence puis graissage, un de mes bidons d’essence a une légère fuite, je recolle, un des sacs commence à faiblir, je recouds…  Si tu n’agis pas de la sorte, en moins d’une semaine la moitié du matos est perdu… C’est comme en mer, lorsque tu dois prendre un ris sur la grand voile de nuit sans pleine lune parce que le vent forcit sérieusement, si tu commences à chercher ta frontale partout pendant une heure, tu peux avoir de la casse. Ici, c’est la même, si tu perds un outil indispensable, tu peux engendrer des conséquences loin d’être agréables.

Réveillé par un soleil de plomb, je balance de l’ACDC, et j’attaque la dépose du compteur après avoir vérifier la gaine. Je désosse toute la tête de Bestiole, rien ne me paraît anormal. Puis me vient une idée que j’aurais du avoir avant : déconnecter la gaine coté compteur puis rouler pour vérifier si son extrémité tourne. Au moment de démarrer, plus de batterie ; et ouais, j’ai trop tiré sur le convertisseur de tension à force d’écouter de la musique. La machine est loin d’être un solex qui démarre après 2 coups de pédale. Il doit être 15 heures, depuis le début de la journée, je n’ai, ni vu, ni entendu aucun véhicule passer. En plus, je m’étais bien enfoncé dans une zone caillouteuse… Après 2 heures d’efforts, je parviens à mener Bestiole dans une descente et le moteur pète. Je t’avoue que j’en ai bien chié… ça m’apprendra. La gaine ne tourne pas, le problème émane donc du mécanisme de la roue ; je ne vais pas traiter ça ici, je remonte la tête, charge le matos et décolle. La piste est sacrément déglinguée, certains tronçons sont entièrement sableux sur plusieurs centaines de mètres, je manque de m’enliser une ou deux fois. D’ailleurs je me demandais comment les mecs du Mongol Rallye (la plupart prévoyant d’emprunter cet itinéraire)  avaient pu passer là-dedans avec leurs Opel Corsa et autres citadines… Puis je roule sur du bitume à nouveau, j’arrive dans un pueblo, selon mon estimation, j’étais sensé arriver à Altay. Puis je vois un panneau qui me paraît bizarre ; je demande à une ado où est ce que je suis. Je ne comprends absolument rien de ce qu’elle me dit si ce n’est qu’Altay serait de là où je viens. Je lui dis que c’est impossible. Elle appelle par tel quelqu’un et me tend l’appareil ; c’est une femme qui parle anglais, elle me dit qu’elle arrive, j’attends. La dame se pointe, l’ado avait appelé sa prof d’anglais ! Et là, j’étais sidéré, la prof, Ankh, m’annonce que je suis à Uyentch, soit tout au sud ouest du pays à 70 bornes de la frontière chinoise. Ma position réelle était à 500 bornes de celle estimée. Il faut également précisé que 2 villes différentes se nomment Altay en Mongolie. Ankh me signale qu’il fait nuit, qu’il faut que je dorme ici ; elle m’invite chez elle. J’embarque un des niards à l’arrière et la suis. Cette famille m’a reçu comme un chef d’état, ils ont acheté des provisions sur la route, préparé un repas juste pour moi… J’ai eu une description détaillée de l’album photos familial, puis je me suis effondré dans mon lit. A l’aube ayant étudié les différentes possibilités d’itinéraires avec  le chef de famille, je choisis de rebrousser chemin pour récupérer l’AH4 au nord puis enquiller vers l’Est. En roulant, je percute mon erreur de navigation, à une intersection, je suis parti à droite au lieu d’aller à gauche ; vu que la chaussée était asphaltée, ça ne m’avait pas effleuré l’esprit que le cap était mauvais… Je suis à nouveau sur l’AH4, le revêtement disparaît à nouveau, il reste environ 250 bornes jusqu’à destination. Je dors au bord de la piste dans le désert. Je repars, la voix est large, cette dernière subit un phénomène dont je ne parviens à expliquer les causes : « la tôle ondulée ». Il y a des espèces de « vagues » de terre. J’ai vu ce phénomène sur toutes les pistes que j’ai emprunté jusqu’à maintenant mais là c’est prononcé et constant. Bestiole souffre, roulements, jantes, rayons, fourche, amortisseur en prennent plein la gueule. Alors je vois 2 alternatives : la première augmenter la vitesse ce qui a l’avantage de réduire les impacts mais pour inconvénient d’avoir une conduite « flottante » donc légèrement dangereuse (la surface de contact au sol des pneus étant minimisée à cause des intervalles) et la seconde de rouler tranquille, donc en sécurité, mais avec comme conséquence de bousiller la mécanique. J’opte pour la première. 100 km avant Altay, en pleine ligne droite, au loin je vois un biker ; instinctivement sans se faire signe on s’arrête. Bastian, un allemand travaillant en Australie dans les travaux publics qui rentre en Allemagne pour reprendre ses études. Avec son 650 GS, il effectue le trajet Vladivostok – Allemagne. Bien entendu, on a échangé les infos sur la route puisque j’allais d’où il venait et vice versa. On discute matos, navigation… Bastian se cogne le voyage en mode sport : non stop, il roule tous les jours, ça fait seulement 2 semaines qu’il est sur la route ! Au moment où tu liras ce texte, il sera certainement déjà en Europe. Echange de coordonnées et il part vers l’ouest, moi vers l’est. J’adore ce genre de situation, t’échanges avec le mec comme si c’était un de tes potes alors que probablement,  tu ne le reverras jamais de ta vie…

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Lieu du campement, le genre d’endroits où t’es pas emmerdé par les voisins

 

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Dépose du compteur

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Ankh et ses enfants

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« La tôle ondulée » véritable fléau pour la mécanique

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Bastian et son 650 GS, bon vent l’ami

 

 

PREMIERS CONTACTS AVEC LES MONGOLS

Le lendemain, je m’enfonce vers le sud en empruntant la fameuse AH4 ; plus de bitume, je progresse sur une piste plus ou moins en bon état ; par rapport à la virée du Teleskoye, c’était easy. Je traverse les premières rivières qui sont plus des grosses flaques d’eau que de virulents torrents. La roche, les montagnes et des plaines interminables bordent la « route ».

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Puis je commence à m’égarer ; de nombreuses traces partent dans tous les sens, les panneaux d’indication sont inexistants. je suis un chemin qui ne mène nulle part, fais demi tour et ainsi de suite… Le proverbe « toutes les routes mènent à Rome » est à prendre avec parcimonie en Mongolie. Alors j’élabore une technique : je gravis une colline en bécane, une fois au sommet, je scrute les environs aux jumelles ; je repère des camions ou autres véhicules qui se dirigent dans la même direction, probablement vers la prochaine ville. Ca marche. Je procède de cette manière jusqu’à Kvod. La nuit tombe, je rencontre un gué ; par prudence, je décide de bivouaquer pour le passer au lever du soleil. En plus le site possède mes critères d’emplacement : rivière, buisson pour s’abriter du vent, à proximité de yourtes de nomades. Le soleil déjà haut dans le ciel, le « camion » chargé, j’observe le gué ; je sens que c’est risqué de traverser à cet endroit. Je longe donc le cours d’eau de part et d’autre, je ne trouve pas de meilleur passage. Puis un vieux nomade à cheval chevauche jusqu’à moi et m’assure que ça le fait. Je reste septique, ce n’est pas comme si j’y connaissais que dalle en la matière, analyser  les caractéristiques d’un cours d’eau, ça fait partie de mon job. Un jour mon ancien boss m’a emmené sur un chantier (nos prestations consistant entre autres à by passer des cours d’eau par pompage) dans le but d’étudier le dévoiement d’une rivière pour un client, qui avait pour mission d’y passer un pipe en travers. Le boss s’est pointé et a dit au type : « là, t’as 2000m3/h, demain, si t’es OK, ton tronçon est sec et dans 2 jours ton pipe est tiré » ; d’un seul coup d’œil, il avait défini le besoin. Ce jour là, je me suis dit : « bordel, c’est à ça qu’il faut que j’arrive, je veux atteindre ce même niveau d’expertise ». Quelques années plus tard, j’en étais capable. Je suis une bille dans plusieurs domaines, mais aujourd’hui, tu me plantes devant n’importe quel cours d’eau et je suis foutu, juste à l’œil, de te dire quel est son débit, sa vitesse et autre à plus ou moins 10% près… Bref, le nomade insiste, il me fait comprendre qu’il reste là et qu’en cas de coup dur, on pourra utiliser la force du bourrin. Je me lance, la poussée de l’eau ne pose pas trop de problèmes ; en revanche l’adhérence du pneu arrière sur les galets ne prend pas, je n’avais pas pris en compte ce paramètre. Je reste tanké au milieu ; en donnant des à coup, je parviens tout de même à atteindre l’autre rive. En vidant la flotte de mes bottes, le nomade m’a lancé un regard qui voulait dire « alors, tu vois, j’avais raison ». Il m’avait effectivement bluffé le vieux… C’est de cette manière, en pénétrant le pays, que j’ai commencé à me familiariser avec les mongols, lors d’entrevues plus ou moins brèves, dans les villes, campagnes, au bord des pistes… Et j’ai pu noter quelques traits de caractère me paraissant commun à l’ensemble de la population. Manifestement, les mongols sont extrêmement curieux. Il arrive que lors de pauses, des voitures s’arrêtent, les passagers en descendent m’interrogent, observent la moto… En chemin, certains conducteurs manquent de percuter des rochers tellement ils gardent les yeux scotchés sur Bestiole. Quand je campe à proximité de yourtes, dès l’aube, un même scénario se reproduit : un ou plusieurs éleveurs viennent roder autour de la tente, ils essayent de regarder par les aérations de la tente pour m’y voir. Alors je leur prépare une petite blague à chaque fois ; je les entends venir à plus de 50 mètres tellement ils font du baroufle, ils sont toujours accompagnés d’un chien ou d’un cheval. J’ouvre les fermetures avant leur arrivée, et lorsqu’ils pointent le bout de leur museau contre la toile, je bondis en poussant un cri de guerrier… Une fois, l’un d’eux à tellement balisé qu’il est tombé en arrière… Du coup, ça crée le contact, on boit du thé, partage du tabac… Leur curiosité s’exprime régulièrement par le toucher ; il faut qu’ils palpent, touchent, ressentent les choses avec leurs mains. Tous tapotent le réservoir de Bestiole pour s’assurer qu’il est bien en métal ; ils enfilent les gants, frottent la carapace, chiffonnent la veste en cuir, claquent le casque… Ils sont très tactiles. Pareillement, ils semblent apprécier chahuter aussi, certaines fois un jeu de bousculade bon esprit survient entre eux et moi… Et puis, spontanément, ils sont courtois ; je salue chaque automobiliste, chauffeur de camion, éleveur devant sa yourte, tous me répondent, ça rend le parcours agréable.

Juste avant Kvod, j’arrive un peu fort (un bon 80 km/h) sur une partie sablonneuse de la piste ; je perds le contrôle de la machine, et ce que je redoute le plus arrive, je chute. La roue avant s’enfonce dans le sable vers le coté droit, je pars du coté gauche pour finir planté dans une espèce de dune de sable, la roue avant reste fixe, le reste de l’Africa Twin pivote autour à 180° et me propulse dans les airs tel un disque de ball trap ; je pars en roulé boulé dans les herbes. Je me relève, je suis OK, Bestiole n’a rien non plus. Le lieu était parfait pour tomber : pas de caisse qui risque de te rouler dessus tellement la fréquence de passage est faible, le terrain était mou, c’était nickel… Je prends quelques infos sur Kvod et continue ma route vers Altay. La voix est à nouveau asphaltée, un vrai boulevard. Environ 60 bornes après Kvod, j’aperçois un cycliste avec une tronche d’européen assis sur le bas coté ; je fais demi tour, en pensant qu’il est peut être en galère. Il faisait juste une pause, il s’appelle Thomas, est français et se cogne toute l’Asie centrale à biclard ! On reste là, un bon moment à bavacher. Ce genre de type, ça se respecte, il faut vraiment avoir le mental pour réaliser un projet pareil, surtout quand t’as vu les interminables lignes droite, à vélo, laisse tomber (surtout qu’il était bien chargé de 20 kilos facile). Après échanges de coordonnées et d’infos on continue tous les deux notre route vers le sud.

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Thomas, le cycliste sans frontières, courage à toi, que la Flamme reste à tes cotés

 

WELCOME IN MONGOLIA

Dans la matinée du 24/08/2014, j’arrive au poste frontière de Tashanta / Tsagaannntaruur, sachant que le passage est souvent long, je me pointe sur le coup de 8 heures. Approchant le poste, je me rends compte qu’il est fermé ; un type est derrière la grille, je lui demande l’heure d’ouverture, il me répond « zaftra, zaftra ! » (Demain, demain !). La frontière serait fermée le week end. C’est la règle, dans un trip comme ça, il ne faut pas être dans le rush, tu dois changer ton rapport au temps, je me suis fait à cette idée y a un moment… 3 bagnoles à l’aspect compète (autocollants de partout, couleurs bariolées…) sont là. C’était 3 teams du Mongol Rallye*, une nana, écossaise, d’une des équipes m’invite à prendre un thé ; je sympathise avec les types, on avait rien d’autre à branler qu’à attendre. Ils en ont profité pour remplacer un des amortisseurs HS d’une Skoda avec un de Lada qu’ils avaient trouvé à Tashanta, d’autres lisaient, certains partirent faire un tour dans la steppe… De mon coté, j’ai passé mon temps à équilibrer le chargement sur la moto ; la petite session off road dans l’Altaï m’avait démontré une surcharge à l’arrière. J’ai donc reconditionné l’outillage et pièces détachées les plus lourdes sur l’avant, amarrés dans des sacs étanches que j’avais en stock à l’arceau de protection avant ; j’ai inséré tous les documents (cartes, bouquins, papiers, instruments de navigation) dans un sac de réservoir que les bikers de Barnaul m’avaient filé ; de cette manière, un transfert d’environ 10 kilos a été opéré de l’arrière vers l’avant. L’écossaise m’a montré des photos de leur trip et expliqué le principe du Mongol Rallye (voir en fin de page). 2 autres équipes se sont pointées plus tard ; français, australiens, autrichiens, anglais, néo zélandais, suédois, écossais composaient ces équipes. Depuis Moscou, où j’ai fait la connaissance de Marc, c’était la première fois où je croisais des européens ; ça faisait du bien de parler anglais, on a bien déliré ensemble, alors on s’est tous cotisés pour acheter une énorme caisse de bières, puis nous avons monté une conurbation de tentes au pied de la clôture frontalière… Le soir, on s’est tous réunis autour d’un feu pour consommer le sirop ; la soirée a vite été écourtée par la pluie…

Le 25, 4 heures pour traverser la frontière russe ; 3h30 d’attente et 30 minutes pour le passage. Une fois mon tour venu, après avoir contrôlé passeport et carte grise, les douaniers m’ont demandé si j’étais armé, leur répondant par la négative, ils m’ont laissé partir sans rien checker. Et là, tu te retrouves dans un « no man’s land » de plus de 20 bornes ; il n’y a rien, une espèce de désert, suis je en Russie, en Mongolie, j’en sais rien. Je traverse un second poste, russe, au bout de 20 bornes ; contrôle rapide, puis re « no man’s land » de plusieurs km. Côté mongol, à 13 heures, c’est la pause déjeuné de 12 à 14 heures ; à 15 heures, on s’occupe de mon cas, les formalités sont très rapides. Un des douaniers, environ 50 ans, avec un air bien sympa, sourire grand jusqu’aux oreilles, me dit : « welcome in Mongolia » et m’ouvre le portail. Et là, tu retrouves face à 3 à 4 baraquements en premier plan, avec en fond une piste dont tu ne peux voir la fin… Je t’avoue que j’ai un peu tapé le flippe ; je m’y attendais mais franchement, t’aurais vu le truc… Je fais à peine 200 mètres que des types me stoppent ; représentent ils les autorités, j’en sais foutre rien, ils n’ont qu’un bâton orange. Apparemment oui, ils me « proposent » une assurance pour la moto ; moins de 10 euros pour un mois, j’achète. Ayant rien mangé de la journée, je vais grailler ce que je trouve dans une baraque. L’obstacle de la langue ressurgit, il fallait que je reparte de zéro, alors je demande la base : comment dit-on bonjour, merci, au revoir. En sortant je prends conscience que j’ai changé de pays, les gosses me disent tous « Hi », « where are you from ? «.Les nanas du « café » sont sympas, je mange un bout et j’enquille sur la piste. Même si aussi étrange que ça puisse paraître, lorsque tu passes une frontière tout change : les panneaux, la langue, les gens, les lois, les règles… Mais la nature, elle, se moque de la frontière ; j’étais toujours dans l’Altaï. Malgré qu’il n’y a pas d’asphalte, la chaussée est bonne alors j’envoie ; au bout de quelques dizaines de kilomètres, à ma grande surprise, la voix est asphaltée ; 100 bornes derrière la frontière, j’atteins la ville d’Ölgiy. Au moment où je m’apprête à retirer du blé à une tirette, plusieurs mecs se pointent et me sollicitent à être client de leur guest house. Pleins de types se pointent, à plusieurs reprises,  autour de la bécane et à chaque fois, leur première question est « combien elle coûte ? ». Ça me plaît pas, j’ai l’impression d’être une cible, l’européen, tel qu’il est perçu en Asie du sud est : un billet sur patte… Je déteste me sentir vu comme étant le blanc blindé de tunes, sans autre intérêt… J’étais loin de m’attendre à ce genre d’attitude des mongols, alors ça commence à me gonfler, je t’assure, qu’à ce moment, j’étais près à faire marche arrière et retourner en Russie. Puis je relativise, je me dis que viens juste d’arriver, Je m’installe dans un camp de yourtes moyennant 10 dollars US la nuit. L’endroit est rempli d’israéliens ; ils sont là à coté de moi en train de se foutre de la gueule d’une allemande (juste parce qu’elle est allemande) pendant que je lis un article partagé par un de mes meilleurs potes sur le net relatant de la barbarerie d’Israël envers la Palestine…  L’ambiance est bizarre ; Je ne m’exprimerais pas sur le sujet ici, ne respectant rien, je me suis à maintes reprises bien pris la tête avec ce type d’individu, dans plusieurs pays… Si je reste là, je sais que je peux méchamment déraper, alors je me casse du camp, je me concentre sur mon trip, je m’approvisionne  pour  tenir pendant 4 jours en vivres, eau, essence et consommables divers…

 *Le Mongol rallye est un raid en voiture de petites cylindrées (1,2l maxi). Le départ est à Londres pour une arrivée à Oulan Bathor en Mongolie ; chaque équipe verse une somme d’argent destinée à des association mongoles. Pas d’obligation d’itinéraire, ni de temps imposé pour les participants. Par ailleurs, ils sont en autonomie complète sans assistance. Ceux que j’ai rencontré m’on dit qu’il y avait environ 250 bagnoles au départ de Londres cette année.

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