DIVAGATIONS D’UN BIKER AU MILIEU DES STEPPES

Arrivé à Altay, il fallait que je trouve de la graisse, mes 2 bombes de lubrifiant étant vides. Dans les villes où je suis allé, à la périphérie, il y a des containers 20 pieds jumelés. Si tu veux trouver un truc un peu spécial, c’est là où il faut se rendre. C’est pareil à Altay, après l’acquisition de 2 tubes de graisse, je démonte la roue avant sur un trottoir ; le diagnostic est indubitable : la roue enquillée dans le moyeu (en téflon je pense) est rongée et n’est plus capable de s’engrener avec la visse sans fin reliée à la gaine du compteur. Peu importe, ça ne m’empêchera pas de rouler. Coté navigation, fini les conneries, je m’organise, comme pour le traçage d’un itinéraire maritime ; je sélectionne des points de passage sur la carte, définit les coordonnées et les enregistre ( ways points) dans mon GPS (Garmin Foretrex 401). Bastian m’a dit qu’après Altay, vers Oulan Bator, la route était quasiment revêtue de bitume tout du long excepté entre Altay et Bayankhongor. Oulgui, un mongol croisé sur Khvod m’avait conseillé de partir vers le nord pour éviter une monotonie du paysage. Thomas m’avait transmis la même information.

D’une je n’étais pas venu là pour rouler sur un billard, et de deux, l’idée d’aller vers le nord m’enthousiasmait, l’itinéraire du sud me semblant « classique » et ennuyeux. Alors je mets le cap vers Moron ; plus de 600 km de pistes m’attendent. Au fur et à mesure où j’avance, je me rends compte que je commence à pas trop mal gérer la moto en off road. Ayant une visibilité de plusieurs km de chaque coté, idem devant moi, l’absence de circulation, l’inexistence de flics et en considérant les protections que je portais, je me suis lâché. Telle une balle, je fuse, nuage de poussières au cul, le bruit des bitards percutant le sabot alu, dans une exaltation égoïste et personnelle, je cherche la sensation. Et puis la Flamme est là, je la sens, elle a subitement commencé à me monter des orteils, en passant par le torse pour envahir mon cœur jusqu’à me brûler la cervelle. Alors j’allume sévère, à chaque courbe le K 60 croche, dérape puis reprend de l’adhérence, au sommet de certaines côtes les 2 roues de la machine décollent du sol, le bi cylindre me montre ses capacités… J’évite de descendre à moins de 5000 trs/min, dès que y a moyen je tombe un rapport, il faut que ça pousse, les pistons me raisonnent dans le corps ; rien à secouer, j’envoie la sauce, ça fait partie du voyage et je ne suis pas près à laisser une seule miette au chien. Les yeux rivés droit devant, j’en jette un de temps en temps sur le Foretrex ; je navigue sur terre à la marine, le ressenti est saisissant. Souvent, je sors de la piste pour tracer tout azimut vers le prochain way point, je traverse la steppe en atteignant par moment plus de 100 km/h, à cette vitesse, sur ce terrain, ce n’est pas un guidon que t’as dans les pognes, mais un marteau piqueur. J’exécute les conseils de mon pote Bruno (professionnel d’enduro), je garde « le filet de gaz » constamment et fais gaffe « aux coups de raquette »… Je bombarde jusqu’à avoir les bras tétanisés ; il faut le reconnaître, la Reine du Désert* tolère pas mal de mes erreurs de pilotage. Oh, certes, je dois être très loin des performances des compétiteurs du Paris Dakar mais quel plaisir, quelles sensations, putain de sa race, j’en frissonne encore en écrivant ces lignes… Avec mes 15 litres de « 92 » dans le dos et le paysage désertique, j’ai l’impression d’être dans Mad Max ; je suis l’aigle de la route, derrière chaque colline, je m’attends à que cette raclure de flic de Max pointe le bout de son tarbouif pour me prendre en chasse… De la même manière que, la vie ne peut naître sans eau, pour tourner un moteur nécessite de l’huile, j’aurais toujours besoin de ça pour vivre ; fricoter avec la rupture, sentir la brèche, repousser les limites, sentir ma vie dans mes mains… La moto n’étant, ici, qu’un accessoire. Evidement, j’ai trouvé l’adrénaline mais les frayeurs aussi ; le danger est bien réel, je pense, peut être maîtriser la machine, mais d’aucune manière je ne contrôle la Flamme. Elle m’habite, s’emballe parfois comme lors de ce trajet ; aucune drogue n’est à la hauteur de la transe qu’elle peut me procurer… Enivré, je poursuis ma frénésie à bloc, puis les éléments et la faune viennent se mêler harmonieusement au trip ; un gigantesque rapace me suit durant des heures, est-il là pour veiller sur moi ou attend t-il que je me crash pour me dévorer ? Les rongeurs foisonnent dans le secteur, ils traversent tous au dernier instant devant la roue avant… Puis, particulièrement à l’aube ou au crépuscule, le soleil se joint à la partie, en se cachant derrière les montagnes, il offre un jeu d’ombres et de lumières sensationnel, digne du spectacle du rayon vert apercevable dans le Canal du Mozambique. L’immensité du paysage qui défile me rappelle l’Océan ; j’éprouve le même sentiment qu’au large, celui d’être un grain de sable au milieu d’un nuage de poussières, livré à la merci de l’élément. Les premiers mélèzes et sapins se dressent, ils se multiplient, bientôt ils formeront de vastes forêts de conifères clairsemées de lacs ; ainsi, nous arrivons dans la Taïga…

 

*Surnom qui a été donné à l’Africa Twin

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Dépose de la roue avant

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Roue engrenée avec la visse sans fin rongée

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Mécanisme du moyeu

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La steppe

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47°12’903 »N 096°47’837″E

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La taïga apparaît

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